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July 15, 2012

un articol despre Tanacu

fac o cerere catre cei ce cunosc limba franceza. poate traduce cineva acest articol despre Cazul Tanacu. este scris de Pascal Bruckner in le monde.

Pascal Bruckner despre cazul posedatei din Moldova

de     Le Monde
Joi, 22 decembrie 2005, 0:00





Satul, manastirea, fratele lui Daniel Corogeanu, avocatul acestuia, doctorul Irinei Cornici, Securitatea, Biserica, Romania, dar mai presus de acestea, viata si moartea unei tinere de 23 de ani sunt surprinse de filosoful si romancierul Pascal Bruckner intr-un articol publicat in cotidianul Le Monde.

Articol din Le Monde:
21.12.2005

La possédée de Moldavie

Le rendez-vous était fixé depuis trois jours avec l'avocate à Vaslui, une cité sans grace de la Moldavie, province déshéritée du nord-est de la Roumanie. Je devais rencontrer Daniel Corogeanu, moine orthodoxe et principal accusé d'un fait-divers gothique qui a divisé le pays depuis juin 2005.

Mais, dans le hall lugubre de l'hôtel Europa, repeint dans un bleu nuit pisseux qui assombrit la lumière déjà pale de l'hiver, Catalin Corogeanu, frère de Daniel, jeune homme fin aux cheveux liés par un catogan, lui-même étudiant en théologie, m'annonce, navré, que l'avocate préfère annuler l'entretien.

Nous la joignons, lui rappelons que son client a été remis en liberté provisoire en attendant le jugement, qu'il n'y a rien d'illégal dans notre démarche : sa voix sort de l'écouteur comme un djinn furieux de sa bouteille, résonne dans l'hôtel vide, rebondit d'un mur à l'autre.

Maria Illisia, que j'avais vue à Bucarest, est une femme énergique, aux cheveux noirs plaqués sur la tête, au timbre aigu de petite fille et qui semble répéter avec chaque personne la plaidoirie qu'elle prononcera pour épargner à Daniel Corogeanu les vingt-cinq ans de prison requis par le juge d'instruction.

Je revois son regard implorant, presque embué de larmes, je l'entends encore me supplier de ne pas accabler Daniel, qui certes a commis une erreur mais ne mérite pas le lynchage conduit par la télévision et les journaux roumains. Elle me fixait dans les yeux, s'adressait à mon ame, m'implorait au nom de Dieu et de tous ses saints.

Nous étions à deux doigts de sangloter et je suis sorti de cette entrevue ému, prêt à aimer l'illuminé de Tanacu, à l'absoudre.

Mais, cette fois, c'est une autre personne qui vocifère dans l'appareil, c'est une pythie qui maudit, menace : pêle-mêle, elle m'accuse de lui avoir menti, de vouloir monter un film avec cette histoire, de vouloir écrire un livre.

Elle a reçu un ordre de la Procurature (l'équivalent de notre parquet) lui enjoignant d'interdire à son client toute interview avec la presse, surtout étrangère, en attendant le jugement. Je pourrais, en remuant toute cette boue, mettre en danger l'image de la Roumanie à moins d'un an de l'adhésion à l'Europe.

D'ailleurs je suis suivi depuis la capitale par la Securitate (l'ancienne police politique de Ceausescu) ainsi que par deux équipes de télévision, qui attendent que je les mène chez Daniel Corogeanu pour l'arrêter à nouveau, le jeter en prison. On se sert de moi et je cours un grand danger sans le savoir. Je dois faire très attention.

Pendant la discussion, Catalin, le frère, pianote nerveusement sur son portable où apparait dans l'écran une icône de Jésus. La conversation m'a ébranlé : j'étais venu voir un religieux accusé d'homicide involontaire, je me retrouve dans un polar de guerre froide, un mauvais remake des années 1970.

Pendant quelques heures, la réceptionniste, le chauffeur de taxi, les serveuses nonchalantes, les passants pressés de rentrer pour échapper à la neige ressemblent tous à des agents des services de renseignement venus épier mes faits et gestes, voire m'appréhender. Comme le dit une amie éditrice qui m'accompagne : "Tu es en train de devenir roumain. Ici, la limite entre la lucidité et la paranoïa est mince."

Dans les sociétés modernes, le fait-divers, c'est ce qui désespère, nous tire vers des ages obscurantistes que nous croyions révolus. Il inflige à notre orgueil de civilisés un démenti cinglant, attente à nos certitudes et repousse dans le lointain tout espoir de régénération. Nous nous pensions éduqués, nous ne sommes que des brutes affublées d'un vernis de politesse.

En ce sens, l'affaire Tanacu, comme Dutroux en Belgique, Outreau en France, est un révélateur de la Roumanie contemporaine : c'est une pelote de laine qui se débobine tout à coup et entraine avec elle les médias, les institutions religieuses, psychiatriques, policières et remet le pays face à un passé dont il veut s'arracher.

Cet épisode constitue une extraordinaire compression des temps, une condensation de plusieurs époques qui se télescopent en lui.

Les faits, pour autant que j'ai pu les reconstituer avec une marge toujours possible d'erreurs, sont les suivants. Tout commence avec une jeune fille, Irina Cornici, née à Birlad en 1982 : son père, de santé mentale fragile, se suicide alors qu'elle a 2 ans. La police la retrouve en train de jouer avec les pieds du pendu.

Son frère Vasile, débile léger, et elle-même sont placés dans un orphelinat puis dans une famille d'accueil, les Stolojescu. En 2002, la jeune fille, qui a suivi des études au lycée agricole, part comme baby-sitter et femme de chambre en Allemagne.

Le 5 avril 2005, elle va rendre visite à une amie de l'orphelinat, Paraschieva Anghel, nonne au monastère de la Sainte-Trinité de Tanacu, dans le district de Vaslui, accompagnée de son frère Vasile, devenu moine lui aussi.

Le 9 avril, alors qu'elle s'apprête à prendre congé, elle fait une crise nerveuse d'une grande violence, se roule par terre, se frappe la tête contre les murs, profère des obscénités. Les nonnes courent au village appeler l'hôpital. Les urgentistes se moquent et leur enjoignent de faire appel à leurs propres croyances.

Les sœurs l'amènent finalement dans une Dacia, et, craignant qu'elle ne se blesse dans les convulsions, lui attachent pieds et mains, la ligotent comme un saucisson. Elle est transférée le lendemain au service psychiatrique de Vaslui : le médecin note qu'elle souffre d'agitation psychomotrice et d'un délire de persécution avec suspicion de psychose majeure.

Elle se dit possédée par le diable, qui l'incite au commerce charnel avec des hommes. Après une brève rechute de quelques jours, son état s'améliore et, le 24 avril, le psychiatre, contraint de désengorger son service débordé, la juge stabilisée et la remet aux sœurs du couvent, ce qui lui sera reproché par la suite.

Toutefois, il prescrit une prise quotidienne de Zaiprexa, un neuroleptique très efficace dans le traitement de la schizophrénie, et demande une surveillance particulière.

Irina doit bénéficier de beaucoup de sommeil, éviter le travail manuel dans les champs, s'abstenir de l'oppression mentale de longues séances de prières et surtout ne pas s'exposer au soleil.

Le 8 juin, Irina, qui a décidé entre-temps de s'installer au couvent et a cessé de prendre sa médication faute de moyens financiers, part dans sa famille d'adoption récupérer les 3 500 euros qu'elle a gagnés en Allemagne. Elle n'en obtient que 500 et revient en état de surexcitation, s'enferme trois jours et trois nuits pour prier, sans boire ni manger.

Une nouvelle crise survient, ponctuée de nouveaux blasphèmes, de mots crus : le prêtre du monastère, Daniel Corogeanu, 29 ans, ancien joueur de football, décide de la ramener à l'hôpital, mais Vasile, le frère, déçu par les résultats de la médecine officielle, le persuade de la garder avec eux.

Ce que les remèdes humains n'ont pas réussi, les remèdes divins y parviendront : on célèbre messes et liturgies, on prononce la prière de saint Basile, traditionnellement utilisée dans l'Eglise orthodoxe pour les cas de possession ou de maladie grave.

L'état de la jeune fille empire : elle entend le diable à nouveau la tenter, l'entrainer vers le péché. L'énergumène insulte la communauté, casse tout avec une force incroyable, vomit des imprécations : on doit l'attacher à une planche de bois pour éviter qu'elle ne se mutile ou ne mette le feu à sa cellule.

Ici l'histoire bascule dans le Grand-Guignol : que se passe-t-il exactement ? Nul n'a été capable de me renseigner avec précision. Toujours est-il qu'Irina se retrouve après quelque temps liée avec des chaines enveloppées dans des serviettes sur une espèce de croix improvisée pour mieux immobiliser ses poignets : on la baillonne pour lui éviter de jurer.

C'est une crucifixion par commodité, non volontaire. Mais cette symbolique si lourde de la croix va transformer cette affaire en un forfait moyenageux.

Pendant plusieurs jours la jeune femme est laissée ainsi à l'horizontale, sans boire ni manger, hormis de l'eau bénite qu'on lui injecte de force, car il ne fallait pas "alimenter le diable." Autour d'elle, la petite communauté prie et s'affaire, Daniel Corogeanu s'active dans le rôle de grand exorciste. Litanies, génuflexions, oraisons se succèdent.

Au bout de trois jours, Irina, enfin calmée, est détachée : on lui sert un peu de thé et du pain, elle parle doucement mais sombre dans un état de léthargie qui inquiète ses proches, respire avec difficulté. On fait appeler une nouvelle fois les urgences. Quand un médecin arrive, il constate un pouls faible et administre six doses d'adrénaline dans l'ambulance qui l'amène à l'hôpital.

Nouveau conflit d'interprétation : le médecin de garde soutient qu'Irina était morte depuis 24 heures de déshydratation et d'épuisement quand elle parvient aux urgences. L'affaire ne s'arrête pas là : lorsque la police vient arrêter Corogeanu, le couvent s'insurge.

Les nonnes frappent le représentant de l'évêque et déchirent la lettre de ce dernier ordonnant la suspension immédiate du prêtre, la population locale prête main-forte.

Mieux encore : ce crime de mauvais goût connait, selon la presse, son apogée quand le moine, loin de se repentir, célèbre encore la messe d'enterrement d'Irina, continuant son travail d'expulsion du Malin : pendant 45 minutes, sous les yeux d'une assistance médusée qui admire son brio, sa piété, il recommence sa sarabande, exhorte les démons et les chasse.

Finalement, il sera arrêté, avec quatre nonnes accusées de complicité, par une unité spéciale de la gendarmerie.

La défense plaide l'erreur médicale et les bonnes intentions : Daniel est un homme généreux qui voulait juste détruire les mauvais esprits enfouis dans le corps de la victime. Il l'a tuée pour la sauver, c'est un extrémiste de la philanthropie.

Daniel Corogeanu, ou l'esthétique de la pilosité : sur ses photos, avec sa longue barbe rousse et mousseuse, ses yeux ardents, son bonnet noir, il évoque un Christ un peu exalté de l'époque hippie. Il a cette douceur des fanatiques que l'on voit sur les peintures des martyrs.

On ne dira jamais assez combien la barbe, en usage dans les Eglises orientales, orthodoxes, maronites, syriaques ou chaldéennes, ennoblit le visage, enfièvre les regards, éloigne les passions profanes. A côté, nos prélats protestants ou catholiques, tous glabres et dignes, semblent submergés par leur corps, embarrassés de sang et de chair.

Daniel, me dit son avocate, c'est le starests Zosime dans les Frères Karamazov : le starests est ce personnage religieux "qui absorbe votre volonté dans les siennes. Ayant choisi un starets, vous abdiquez votre volonté et vous la lui remettez en toute obéissance avec une entière résignation".

Dostoïevski énoncera aussi dans ce texte, via Ivan Karamazov, l'axiome fameux : "Si Dieu n'existe pas, tout est permis." Mais, à Tanacu, tout fut permis grace à Dieu : on a tué par amour, on a commis l'irréparable au nom du Bien.

Cette histoire est moins atroce que navrante, c'est une tragédie de l'omission ; elle tisse une longue chaine d'irresponsabilités qui éclabousse médecins, policiers, juges, ecclésiastiques. Les médias eux-mêmes exploiteront l'incident sur un mode fictionnel, affabulant à loisir comme si l'écriture de ce crime impliquait un imaginaire archaïque qui tient largement du fantasme.

Pour nous, Modernes, le barbare c'est celui qui parle une langue morte, celle de l'ascétisme, de la mortification, celui qui n'a pas accédé au cercle de la raison, aux joies de la prospérité, aux plaisirs du corps. Membre d'une Eglise orthodoxe traditionnellement tolérante, qui n'a connu ni l'Inquisition ni les bûchers, Daniel Corogeanu est une exception, et non la règle. C'est pourquoi il a tellement choqué ses compatriotes.

Dans une nation dévastée et enlaidie par la dictature de Ceausescu, les églises et les monastères représentent des oasis de beauté qui concilient l'intimité et la transcendance.

Quand les cathédrales catholiques ou anglicanes écrasent le fidèle sous leur immensité, celles-ci les enveloppent, les protègent : aucune place n'est laissée au vide, murs et plafonds sont surchargés de fresques, d'inscriptions, de peintures de saints, comme autant de personnages d'une légende fabuleuse. L'œil est partout sollicité, invité à parcourir l'univers enchanté des icônes.

On se croirait parfois dans des maisons de poupée merveilleusement surchauffées par des poêles en terre cuite.

Tanacu fait exception dans cette débauche de splendeurs : situé au bout d'un long chemin de plusieurs kilomètres, impraticable par temps de pluie ou de neige, posé sur une éminence au milieu de champs et de vignes, le monastère frappe par sa relative banalité et se compose d'une simple église et d'un vaste chalet en bois où logent les nonnes.

Selon les journalistes, c'est un nouveau riche très pieux, Florin Georgescu, fortune faite dans la confection, qui aurait contribué à l'édification du batiment, en aurait propulsé Daniel Corogeanu à la tête en dépit de la maigre formation de ce dernier en théologie.

Un don généreux fait à l'évêque de Husi, Corneliu Barladeanul, aurait incité ce dernier à fermer les yeux sur cette nomination non conforme aux règles canoniques. Il faut dire qu'après la chute du Conducator et de son épouse, les monastères ont poussé un peu partout, attirant toute une jeunesse désœuvrée ou appauvrie ainsi qu'une multitude de prêtres mal préparés à leur mission.

L'Eglise, garante de l'identité nationale et de la résistance aux occupants durant des siècles, reste l'institution la plus respectée.

La nouvelle ferveur post-communiste est tout entière tournée vers les reliques et les miracles : chaque année, en octobre, des milliers de pèlerins se rendent à la cathédrale de Iasi pour toucher les restes de sainte Paraschieva, protectrice des démunis, dormant dehors dans le froid.

L'ancien régime avait répandu la misère au nom du progrès, pourquoi ne pas attendre la prospérité au nom de la foi ? Le communisme n'a pas seulement laissé intactes les superstitions : il les a renforcées en se présentant comme l'agent d'une raison infaillible qui a fini dans la démence et la farce. Dès lors c'est la raison qui parait folle et la folie raisonnable.

Comme me le révèle Nicola Manolescu, personnalité éminente de la scène littéraire de Bucarest et président de l'Union des écrivains, ce sont désormais les jeunes diplômés de Harvard, d'Oxford, de Paris ou de Berlin qui, revenus au pays, embrassent le dogme religieux de façon intransigeante.

Alors que Rome a récemment codifié l'exorcisme, requérant une formation psychologique spéciale pour ses ministres — on ne parle plus de possession, mais d'obsession —, l'orthodoxie, en principe, ne le reconnait pas, bien qu'il semble proliférer partout, de façon anarchique. Gourous, mages, magnétiseurs, sectes pullulent.

Comme en France, le marché de l'affliction est en pleine expansion et emprunte toutes les voies, les scientifiques comme les paranormales. Pour vaincre la souffrance, il importe de ne négliger aucun remède. C'est pourquoi cette affaire met le Synode, la hiérarchie orthodoxe, en émoi : il dénonce la dérive d'un prêtre qui a défié la loi de l'Eglise et cédé au péché d'orgueil.

Daniel Corogeanu pourrait bien payer pour les fautes de tous. L'Eglise doit faire face aux attaques des laïques et des agnostiques, qui lui reprochent notamment sa collaboration passée avec le régime totalitaire.

On rappelle perfidement que le patriarche Teoctis, chef suprême de l'Orthodoxie roumaine, agé de 85 ans, aurait été membre d'un parti fasciste, les légionnaires sous Antonescu, le dictateur pronazi, qu'il aurait trempé dans l'incendie d'une synagogue en 1943, qu'il aurait coopéré ensuite avec le régime communiste, acceptant la destruction de centaines d'édifices religieux.

Les Roumains n'oublient pas non plus qu'il a fait fermer les portes des églises au moment de la révolution de 1989. C'est pourquoi, sur cet incident, l'épiscopat local se montre étrangement susceptible et fuyant quand on cherche à l'interroger : le métropolite Daniel, qui siège à Iasi, pourtant francophile et moderniste, m'a raccroché au nez quand je l'ai appelé.

Quant à l'évêque Corneliu de Husi, son conseiller nous a mis à la porte en claironnant : "Les Français feraient mieux de s'occuper de leurs Gitans (sic) qui brûlent Paris."

Le monastère de la Sainte-Trinité à Tanacu, derrière son aspect anodin, ressemble au couvent de La Religieuse de Diderot : confinement, secret, éloignement. A l'entrée, un panneau en interdit l'accès aux visiteurs non orthodoxes, là encore une entorse aux règles de cette église très accueillante ainsi qu'aux femmes court-vêtues. Un autre panneau affirme qu'ici "est la maison de Dieu.

Ici les anges chantent. Ici Dieu parle et les hommes écoutent. Ils prient, ils se recueillent, ils se sanctifient, ils vivent comme au Ciel, proches de Dieu".

L'avis se termine par cette admonestation : "Crois et ne cherche pas." Nous sommes reçus par un très jeune prêtre aux joues roses, qui a remplacé Daniel, flanqué d'une nonnette à peine pubère, en robe noire, rougissante et ricanante qui baisse les yeux quand on lui parle.

Notre présence les embarrasse, mes amis roumains me présentent comme un professeur de théologie, on nous éconduit gentiment. D'autres nonnes, très jeunes elles aussi, s'affairent, coupent le bois, vont chercher l'eau au puits, toutes robustes et saines.

J'imagine le moine, voué à la chasteté, seul le soir au milieu de cet essaim de pastourelles, j'essaie de me mettre à sa place, de comprendre la sublimation par la prière, les messes, le jeûne, et je saisis mieux l'ambiance de refoulement hystérique qui a dû présider aux derniers jours d'Irina, morte vierge, comme le révélera le rapport d'autopsie, à l'age de 23 ans.

Le docteur Silvestrovici est un quinquagénaire élégant et inquiet, qui pratique le baise-main et enchaine les cigarettes les unes après les autres. Psychiatre de l'hopital de Vaslui, travaillant de dix à douze heures par jour avec des moyens dérisoires, il a été blanchi par la justice de tout soupçon de faute médicale.

Il est pourtant la seule personne qui semble manifester du remords dans cette histoire et reste hanté par la tragédie : trois heures durant dans son bureau, par un soir glacial de décembre, le visage marqué, agité de contorsions.

Il reconstitue presque heure par heure la chronologie de ces jours fatals, il n'a rien oublié, il nous décrit Irina non comme une folle habitée par le Malin, mais comme une jeune fille jolie et intelligente, victime de schizophrénie, peste contre la faillite des établissements de santé mentale, dénonce la politique du gouvernement roumain en ce domaine.

Dans la Moldavie défavorisée, frappée par le chômage, où les familles explosent sous le coup de la misère, où la jeunesse émigre vers Europe de l'Ouest, la psychiatrie est considére par les autorités comme un luxe pour riches. Il nous fait visiter son établissement, propre mais délabré : un pavillon spécial abrite les cas sérieux, les femmes au rez-de chaussée, les hommes à l'étage.

Les premières sont entassées à 12 ou 16 dans des pièces étroites et surchauffées d'ou se dégage une forte odeur de désinfectant, de sueur et de laine mouillée. Toutes portent des fichus. La cuisine est si petite que les malades ne peuvent y manger qu'une par une. Curieusement, ce soir-là, la section des hommes dispose de quelques lits disponibles.

Tous saluent le docteur avec déférence, s'inclinent respectueusement devant lui. M. Silvestrovici nous montre ses pensionnaires avec émotion.

Ce psychiatre a la passion des livres, il m'assure avec optimisme que, si les sœurs avaient ouvert ne serait-ce qu'un ouvrage au lieu d'annoner mécaniquement leurs prières, elles n'auraient jamais sacrifié Irina.

Il a retrouvé la foi après quarante années d'athéisme, me traduit des psaumes, explique que la tradition orthodoxe reconnait les thaumaturges, les faiseurs de miracles, mais non les exorcistes, les chasseurs de démons. "La schizophrénie d'Irina est celle de toute la société, nous sommes tous coupables."

Pascal Bruckner

Philosophe, romancier et essayiste, Pascal Bruckner, 57 ans, est notamment l'auteur de Le Sanglot de l'homme blanc (Seuil, 1983), La Tentation de l'innocence (Grasset, prix Médicis de l'essai, 1995), Les Voleurs de beauté (Grasset, prix Renaudot, 1997), Misère de la prospérité ( Grasset, 2002).

1 comment:

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